Victorieuse Lala Fatma N’Soumeur ! Une véritable armée de résistance sera constituée par Lala Fatma en un laps de temps relativement court. Les volontaires furent nombreux et toute la population était mobilisée dans une effervescence incroyable. Outre les hommes, de nombreuses femmes prirent les armes pour se battre contre les troupes de l’occupation. Surs de leur mobilisation et de leur force, Lala Fatma et ses compagnons de lutte avaient l’intention d’élargir le mouvement sur tout le territoire national si la victoire venait à voir le jour. Malheureusement, le règne et le départ des Turques avait entraîné la désorganisation et l’effritement des forces de résistance du peuple algérien. Sinon, ce qui laisse penser que si la flamme de Lala Fatma avait embrasé tout le pays, le peuple se serait déjà débarrassé du joug du colonialisme dès les premières années de son avènement. La notoriété de notre héroïne et l’admiration que lui vouait son peuple ne cessait d’aller crescendo. Là où elle passait, elle fut accueillie par des youyous et des foules d’admirateurs qui l’acclamaient. On dit que Lala Fatma N’Soumeur s’adressait à ses compatriotes dans une langue berbère, dans sa variante kabyle, très soignée et aimait étayer ses dires avec des proverbes et poèmes puisés du patrimoine culturelle que sa maman lui avait légué. Lala Terkia N’Ath Ikhoulaf, la mère, récitait par cœur des poèmes et connaissait tous les proverbes et contes kabyles transmis de génération en génération grâce à la tradition orale. Lala Terkia était une femme qui mettait l’éducation de ses enfants au-dessus de tout, elle les rassemblait chaque soir pour les instruire dans la culture de leurs aïeux en leur narrant des récits d’aventures séculaires. Lala Fatma était une enfant susceptible et très fragile. La moindre scène dramatique pouvait faire couler les larmes de ses yeux. Elle était surtout taciturne, elle passa son enfance à écouter et apprendre. Les enfants de son jeune âge la prenait pour une niaise et lui cherchaient noise car elle se tenait à l’écart et les regardait jouer sans manifester la moindre volonté de participer à leur jeu. On dit aussi qu’elle était une amoureuse de la nature ; elle aimait marcher jusqu’au faîte d’une des montagnes du Djurdjura qui domine Ouerja, son village, et passait des heures et des heures debout, sa longue chevelure ruisselait sur ses épaules, à admirer des paysages chaotiques, des champs d’oliviers et de figuiers et une grande forêt de pins. Outre la beauté de ses discours, son regard profond et sa voix suave et chaude, rassurait et redonnait du courage et du moral à ses compatriotes. Certains lui attribuent la paternité de certains expressions comme "A’nerrez wala a’neknu" (Plutôt rompre que plier), slogan très en vogue en Kabylie ces dernières années. La Jeanne d’Arc du Djurdjura Suite à de nombreuses défaites qui lui furent infligées, le Maréchal Randon se rendit compte que ses adversaires étaient commandés par une femme dont il ignorait le nom. Hors de lui, il demanda à tous ses collaborateurs, y compris à des renégats, de le renseigner sur cette femme, en vain. Subjugué par l’héroïsme de Lala Fatma, il décida de lui attribuer un nom. «Désormais, nous la désignerons par le nom de la Jeanne d’Arc du Djurdjura », intima-t-il à ses subordonnés. L’armée de l’occupation progressait de la plaine vers la montagne. Les régions basses furent déjà conquises et les résistants n’étaient plus à même de faire face aux forces françaises beaucoup plus organisées et dotées en armement. Lala Fatma décida alors de porter secours et soutien aux résistants de la plaine. C’était à Tachkirt, lieu situé à quelques kilomètres de Ain El Hammam, qu’elle avait coutume de rassembler les volontaires et les citoyens. Les moudjahidine et les moudjahidate se mirent comme un seul homme derrière Lala Fatma. L’appel aux armes de la jeune héroïne rencontra l’écho escompté dans la vallée de la Soummam , notamment au sein des guerriers de Boubaghla, de son vrai nom Si Mohammed Benabdallah, qui décidèrent illico presto de prendre la route en direction du Djurdjura pour s’allier à la cause de Lala Fatma. Sur leur chemin, ils écrasèrent à Béni Mansour dans une attaque meurtrière les militaires du capitaine Beauprêtre, connu chez les autochtones sous le nom de Boubrit. Aussi, les guerriers de la vallée de la Soummam et ceux des tribus zouaoua formèrent une armée qui triompha à maintes reprises des forces de l’invasion. Lala Fatma fit preuve d’un sens de l’organisation d’une vrai chef militaire. Pour assurer la pérennité du succès obtenu par ses volontaires, elle décida de confier la responsabilité du commandement de la cavalerie à Boubaghla et désigna son frère aîné comme chef de l’infanterie. Lala Fatma était très habile et savait prendre au dépourvu l’armée de l’occupation en rebondissant après une période de soi-disant accalmie. Chaque victoire fut fêtée par la population et Lala Fatma décorait ses vaillants combattants et réservait à ses des martyrs des funérailles dignes de grands héros. La fille de Ouerja n’était pas une chef qui envoyait ses soldats à la mort ; elle s’impliquait directement dans la bataille. Lorsque le capitaine Wolf remarqua la présence de cette femme au milieu du champ d’honneur, il n’en crut pas ses yeux. Se sachant au bout de ses forces, il appela ses soldats à se retirer de la bataille et de fuir afin d’échapper au carnage. La beauté et l’héroïsme de Lala Fatma n’ensorcelèrent pas seulement les militaires français mais aussi même certains de ses compagnons de combat. C’était le cas du chef des guerriers de la vallée de la Soummam qui finit lui aussi par être envoûté par l’irrésistible grâce de l’intrépide combattante. Un soir, il alla demander sa main à son frère Si Mohand Tayeb. Cette fois-ci, le frère aîné prit soin de demander le consentement de sa sœur. Pour une fois, Lala Fatma accepta de se marier. Mais, le mariage tant attendu n’aura pas lieu car son ancien mari Si Yahia Nath Ikhoulaf refusa de divorcer. Lala Fatma respecta la loi coutumière qui octroyait à son « mari » le droit de refuser le divorce malgré qu’elle avait les moyens de faire pression sur lui. Néanmoins, ce malheureux événement n’eut pas raison de la volonté de Lala Fatma d’aller jusqu’au bout de son combat et elle continua de faire subir de terribles épreuves à l’armée de l’occupation française. Vers la moitié des années 1850, renforcé par l’armée du général Patrice Mac Mahon qui se trouvait dans le Constantinois et auquel il fit un appel pressant pour le rejoindre en Kabylie, le Maréchal Randon se lança à la conquête des montagnes. Il ne laissa rien sur son passage : maisons incendiées, bêtes domestiques abattues, hommes, enfants et femmes froidement assassinés. Les rescapés se virent obligés de fuir et se répandre dans les bois. La terrible machine de guerre continua son petit bonhomme de chemin. Les chefs militaires français avaient alors pour devise de frapper fort pour impressionner les imaginations, comme le leur conseillait vivement leur Maréchal Bugeaud. Au même temps, il envoya des émissaires pour se renseigner sur le comportement des populations et tenter de recruter d’éventuels traîtres. Cependant, la guerre n’était pas de tout repos pour l’armée de l’invasion qui enregistra des pertes sévères. La victoire à la Pyrrhus du colonialisme Au fil des batailles livrées aux autochtones, les hauts responsables militaires français réalisèrent que pour mettre au pas la Kabylie , il fallait se débarrasser de la Jeanne d’Arc du Djudjura. Dans leur acharnement, Lala Fatma N’Soumeur remporta de retentissantes et historiques victoires sur l’armée coloniale, comme celle d’Ichériden (le 17 juin 1854), de Taourirt Nath Menguellet, de Tachkirt (les 18, 19 et 20 juillet 1854), etc. Grâce au courage des valeureux moudjahidine et moudjahidate de Lala Fatma, la peur changea de camp. C’était plutôt les militaires français qui étaient impressionnés si bien de frôler le découragement. Les soldats de l’invasion persévérèrent quand même et réussirent quelques années plus tard à devenir maîtres de Larbaa Nath Iraten, un des fiefs des résistants de Lala Fatma N’Soumeur. Bien sûr, cet exploit fut fêté en grande pompe à Paris. Toutefois, les Français évitèrent soigneusement de verser dans le triomphalisme sachant que tant que Lala Fatma était en liberté, la guerre n’était pas encore gagnée. Le 10 juillet 1857, grâce aux renseignement fournis par ses ralliés, Randon apprit la présence de Lala Fatma N’Soumeur à Ichériden. Il fit dépêcher la cavalerie qui sera dirigée par un sinistre rallié, le général Yusuf, suivie par une l’artillerie commandée par un certain général Reynold et enfin l’infanterie du général Camou. La longue procession armée jusqu’aux dents fut suivie enfin par Randon et son Etat-Major. L’événement fut crucial pour le Maréchal et son armée. Sachant le danger imminent, Lala Fatma N’Soumeur rassembla vite ses volontaires pour se lancer à l’assaut des troupes ennemies dans un affrontement des plus meurtriers. N’en pouvant plus, les combattants autochtones durent abandonner la bataille et battre en retraite. Lala Fatma échappa de justesse à l’attaque inattendue des militaires français. Lors d’une autre bataille à Tachkirt, pour mettre en sécurité les femmes et les enfants, Lala Fatma les emmena à Takhelidjt Nath Atsou, un endroit isolé et dissimulé derrière un grand rocher. Un traître en était au courant. L’infâme énergumène alla à Randon lui proposer ses services pour les aider à arrêter Lala Fatma. Après mures réflexion, il chargea son capitaine Ferchaut de l’arrestation de leur antagoniste et pour lui permettre d’accomplir cette mission en toute quiétude, il invita au même moment les résistants à un simulacre de négociation. Le soir venu, à l’instant même où commencèrent les pourparlers entre le maréchal et la délégation algérienne, conduite le frère de Lala Fatma, Si Mohand Tayeb, le commando guidé par le patibulaire individu prit la route vers Takhelidjet. Ils s’arrêtèrent à une maison éclairée où il y avait Lala Fatma. Le capitaine Ferchaut et ses hommes y firent irruption et prirent au dépourvu l’illustre héroïne et d’autres moudjahidate qui étaient avec elles et les arrêtèrent. Fatma avait alors 27 ans. Tout de suite mis au courant de la nouvelle qui le réjouit, le maréchal Randon décida de mettre en état d’arrestation la délégation algérienne qui était réunie avec lui pour les jeter en prison. Au bout de quelques jours de détention, par l’intermédiaire d’un homme de confiance, Lala Fatma provoqua le soulèvement de la population de la tribu Flissa qui fut aussitôt vaincue. La grande héroïne, avec d’autres prisonniers, fut enfermé durant six ans à Béni Slimane, près de Tablat. En 1862, une année après le décès de son frère Si Tahar des suites d’une maladie, Lala Fatma tomba gravement malade. Elle décéda en septembre 1863, à l’âge de 33 ans. Enfin, le succès obtenu par l’armée française sur les combattants autochtones fut au prix de très lourdes pertes aussi bien humaines que matériels qui les laissèrent totalement exsangues. La mort de Lala Fatma fut seulement physique car la flamme qu’elle allumé est inextinguible. Pour cause, à peine huit ans après, en 1871, le colonialisme fera face à une grande insurrection en Kabylie menée par El Mokrani, elle sera suivi de plusieurs actions héroïques qui aboutiront des décennies plus tard à l’indépendance nationale. Karim KHERBOUCHE
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