L'amour en partage

Bien que la vie dans les villages de Kabylie ne soit plus ce qu’elle était et que certaines règles qui la régissent disparaissent, les interdits qui frappent les rapports amoureux n’ont pas complètement disparus. Jadis, les villageois qui étaient de la même condition sociale se mariaient très jeunes et simplement, ce qui les mettaient à l’abri des transgressions sociales.
De nos jours, les besoins des habitants des villages se sont multipliés et le mariage est devenu très coûteux. A cela vient s’ajouter le chômage et l’oisiveté qui atteignent des pics alarmants. Cette situation fait que les relations avant mariage durent souvent trop longtemps et l’espoir de se voir unis par le mariage s’amenuise jour après jour avant de finir généralement en queue de poisson. En un mot : tout est réuni pour attiser les feux de l’amour. Nous avons pour notre part tenté de comprendre le secret de cet amour villageois qui a inspiré bien des artistes kabyles.
Autrefois, la fontaine était le lieu de rendez-vous des jeunes amoureux. Les rencontres y étaient souvent fugaces mais indispensables pour réitérer l’expression de son amour, dissiper de nombreux malentendus dus à un manque de communication, remettre une lettre, offrir une fleur, etc. Les jeunes filles trouvaient toujours un subterfuge pour aller puiser de l’eau à la fontaine. « Il nous arrivait même de vider les outres et les jerricans, parfois de les percer légèrement pour qu’ils se vident vite, dans le but d’aller le plus souvent possible les remplir à la fontaine ! » se confie une vieille villageoise.
Les jeunes d’aujourd’hui ne vont plus à la fontaine depuis que l’eau coule dans les maisons. Elle qui symbolisait le village kabyle est devenue à leurs yeux un simple amas de pierres sans âme. Les anciens, s’en souviennent avec nostalgie. Ils se souviennent des jeunes filles d’une beauté pure, vêtues de robes multicolores, parées de bracelets d’argent, portant une outre sur le dos, qui cheminaient le long des sentiers de la fontaine, du murmure joyeux des voix tendres et douces emplissant les cœurs de bonheur et de quiétude. L’image qu’elles offraient embellissait les splendides paysages montagneux et forestiers. Les jeunes hommes les guettaient sur le chemin dans l’espoir d’un sourire, d’un regard langoureux ou d’un petit mot tendre. La fontaine était également le lieu de prédilection pour les jeunes filles qui profitaient du moment qu’elles y passaient pour s’amuser et discuter de tout et de rien.

Aujourd’hui, il ne reste de la fontaine du village presque rien. Ses sources sont couvertes de mousse et les herbes ont envahi son sentier. Mais son eau demeure toujours fraîche et son ombre donne du repos au passager qui ne peut passer sans y faire une halte. La fontaine est seule et isolée, personne ne songe à lui rendre visite. Pourtant, c’est là que de nombreux couples mariés, aujourd’hui parent, ont fait connaissance. Les plus conscients soutiennent que la disparition de la fontaine a généré la mort systématique du village kabyle d’antan et toutes les belles choses qui le caractérisait. Certaines habitudes demeurent toutefois en vigueur au jour d’aujourd’hui. La communication entre les amoureux se fait encore par l’intermédiaire d’une autre personne. On choisit généralement comme messager une personne capable de passer sans se faire remarquer, une fillette intelligente et habile, qui peut rentrer chez n’importe qui sans que le maître de maison ne se doute de quelque chose. Actuellement, certains amoureux ne lésinent pas sur les moyens et font usage du téléphone mobile qui, pour ceux qui peuvent se le permettre, est le moyen de communication le plus discret. On s’écrit des SMS et on s’appelle sans que personne ne s’en rende compte.
Toutefois, les rencontres sont devenues plus difficiles. Abdenour, 31 ans, technicien en informatique, au chômage, amoureux d’une jeune fille depuis ses 23 ans, ne quitte son village que lorsque cela est vraiment nécessaire. Il dit qu’il souhaite se marier mais sa situation actuelle ne le lui permet pas. Il nous raconte comment il fait pour la rencontrer. Il lui arrive parfois de prendre de grands risques. « Par le passé, pendant la saison estivale, le père de ma bien aimée était en congé et il s’est rendu compte de notre relation. L’étau s’est resserré sur nous. Nous avons dû rester plus d’un mois sans nous voir. Je n’en pouvais plus alors j’ai décidé de couper le courant électrique dans tout le village en le disjonctant et, dans le noir, elle a pu sortir me voir. Depuis cet événement d’ailleurs les disjoncteurs sont sécurisés ! ».
Les fêtes villageoises, quand elles sont mixtes, sont un événement d’une grande importance pour les jeunes. Elles permettent aux amoureux de se voir pendant plusieurs heures et même s’ils ne peuvent pas se parler leur regard exprime bien des sentiments.
Par ailleurs ce genre de liaison n’est pas sans comporter de risques. Les amoureux doivent faire preuve de discrétion. Mais, paradoxalement, les histoires d’amour du village sont souvent un secret de Polichinelle.
L’essentiel est d’éviter de se faire prendre en « flagrant délit ». Dans certains villages le châtiment peut aller de l’exclusion du groupe jusqu’à …
C’est généralement la femme qui est désignée comme bouc émissaire. Néanmoins ces règles connaissent une certaine souplesse et sont plus ou moins rigoureuses d’une famille à une autre et d’un village à un autre.
Tahar a tatoué le nom de sa dulcinée sur son bras gauche. Il passe des heures entières en face de la maison de sa bien-aimée adossé à un mur où sont gravés des slogans politiques, des noms de garçon et de fille et des mots d’amour. Il explique ce qui le fait revenir vers son village, lui qui habite à Bgayet : « Les filles de mon village ne peuvent pas mentir car, ici, tout le monde se connaît. Je leur fais entièrement confiance et je leur donne mon cœur sans retenue. Pour moi, il n’y a pas d’amour sans confiance et on ne peut être à moitié amoureux : soit on l’est complètement, soit on ne l’est pas du tout » affirme-t-il. Il poursuit son discours : « à cela on peut ajouter la rareté des rencontres, les tabous, le goût de l’interdit, le fait de rester enfermé au village pendant des jours entiers oisif et de n’avoir à l’esprit que la personne aimée. C’est principalement ce qui fait de l’amour villageois un amour idéal, platonique, merveilleux et douloureux à la fois ».
Chaque jour, au crépuscule, Tahar prend sa mandoline et va en compagnie de ses copains en dehors du village pour chanter. Il ne compose pas mais il interprète merveilleusement les chansons d’amour. On fait souvent appel à lui pour animer les fêtes. « C’est pour moi l’occasion de chanter devant ma bien-aimée des chansons appropriées à notre histoire d’amour » se confie-t-il. Il conclut en disant : « Si l’on pouvait raconter toutes les histoires d’amour du village on écrirait des romans et des romans ».
Par Karim Kherbouche





