
Illustre inconnue de la jeunesse actuelle, H’nifa était une chanteuse à part entière et entièrement à part. Son répertoire est le refIet de sa vie de misère, l’histoire de ses mille et une misères. "Je ne suis pas en train de chanter, je ne fais que relater mon vécu", disait-elle dans l’une de ses chansons.
Une vérité qui peut aisément se vérifier en passant en revue son œuvre complète. En effet, elle n’a fait que traduire en chansons, de manière conforme et intégrale, son quotidien plein d’amertume. Son passage ici-bas a été semé d’angoisses et de malheurs, ce qui l’a poussée à n’offrir que des complaintes en témoignage de tous les déboires endurés. Ainsi, elle a mis tout son cœur pour peindre, sous toutes ses facettes, son destin de femme kabyle qu’aucune peine n’a épargnée. Elle a tenu à rapporter fidèlement sa malheureuse expérience de la vie, une manière d’exorciser le mal. Pour en supporter tout le poids ou, autrement dit, éviter l’implosion, il lui a bien fallu s’extérioriser. Comme elle est née pour chanter, la voie semblait toute indiquée afin de refouler ses sentiments profonds.
Les thèmes qu’elle a eu à traiter sont, entre autres, le mal-vivre, la trahison, les déceptions amoureuses, I’exil, la solitude et les problèmes de la femme. Malgré le sort injuste qu’elle a dû subir de son vivant, elle s’est montrée clémente envers ses semblables. Le pardon s’est cIairement exprimé dans son langage où il n’y a pas trace de haine. H’nifa n’en voulait qu’à elle-même et elle le disait sans équivoque dans la chanson D’rray-iw.
H’nifa est l’illustration parfaite de la destinée malheureuse réservée à nos artistes, lesquels n’ont rien à envier à nos intellectuels. Ce sont les plus mal-lotis de notre société. Sur l’échelle des valeurs adoptées en haut lieu, le travail artistique ou intellectuel est le moins coté. C’est à ne rien comprendre ! Nous sommes dans un monde à l’envers et gare à ceux qui se tiennent à l’endroit.
H’nifa sera toujours là pour rappeler à la postérité la méchanceté qui a caractérisé son époque. Pas un responsable, de quelque niveau que ce soit, n’a osé lever le petit doigt pour secourir cette femme-artiste en détresse. Pour certains, c’était par impuissance. Pour d’autres, par contre, ce n’était que par pure paresse ou simple calcul sordide bassement politique. H’nifa est née le 4 avril 1924 à Ighil-M’henni dans la commune d’Ath Jennad (Azzefoun). Son vrai nom est Ighil Larbâa Zoubida : sa famille s’est établie pendant quelques années à La Casbah d’Alger. Le retour au bercail, en 1939, a donné lieu à son mariage avec un ami de son père, commerçant de son état. Cette union fut de courte durée. En rentrant chez elle, elle a retrouvé une famille complètement déchirée. Commença, alors, la grande aventure au cours de laquelle elle n’a pas cessé de recevoir de rudes coups de toutes parts. Elle se rendit à Alger où elle se remaria mais pas pour longtemps. Cette fois-ci, comble du sort, elle s’est encombrée par la venue au monde d’une petite fille qu’elle devait trimbaler lors de ses déplacements. Etant dotée d’une voix d’or par la nature, ses amies ne se lassaient jamais de l’écouter. Ce sont elles qui l’avaient encouragée à se lancer dans la chanson. En 1951, elle se présenta à la radio où Nordine Meziane, dit Cheikh Nordine, l’aida de façon considérable. Elle signa le début d’une longue carrière artistique par l’enregistrement d’une chanson intitulée Acewwiq n Iqaâ n tezdayt, une pièce musicale de genre doux qui demeure introuvable dans la discothèque de la chaîne II. Parallèlement, pour subvenir à ses besoins, elle travailla comme femme de ménage avant d’aller vivre à Salambier (Alger) aux côtés de Chérifa, I’autre diva de la chanson kabyle. Avec celle-ci, elle participa à l’émission radiophonique exclusivement féminine Urar n Ixalat.
Après un troisième mariage non réussi également, elle prit le chemin de l’exil où elle a eu à rencontrer Zeggane Larbi, dit Kamel Hamadi. Ce dernier, auteur-compositeur et interprète, lui a composé bien des merveilles. En duo, ils ont chanté Yid-m... yid-m, chanson ayant obtenu un succès retentissant. En ces lointaines contrées, elle animait des fêtes un peu partout dans les cafés où se regroupait la communauté maghrébine. En 1962, juste après l’indépendance, elle retourna au pays. Son espoir était de se faire une petite place parmi les siens dans une Algérie libre. Malheureusement, les choses ne se passaient pas comme elles devaient l’être, telles que notre grande dame le croyait naïvement. De déception en déception, elle finit par s’envoler de nouveau en direction de la France, et ce, vers l’année 1973. En compagnie de Cheikh Nordine, elle tenta l’aventure cinématographique en jouant dans le film Les chevaux du soleil. Ce ne fut qu’un point d’honneur ajouté à son actif, sans plus.
Sa dernière chanson se trouve être Ay amitro. Dans cette chanson, elle raconte sa vie errante dans la capitale française et son ultime prestation publique a eu lieu, le 2 novembre 1978, à la Mutualité de Paris. Elle est morte dans l’anonymat le plus total un certain mercredi 23 septembre 1981. Elle n’a été découverte, dans l’un des piteux hôtels d’outre-mer que plusieurs jours après avoir succombé à la grave maladie qui la rongeait en silence. Une grande dame s’en est allée sans qu’elle ait eu droit à un entrefilet dans les rubriques nécrologiques des journaux. Pour rappel, son corps est resté plus d’un mois à la morgue de Paris. Il a fallu du temps pour que sa dépouille soit rapatriée afin d’être enterrée au cimetière d’EI-Alia.
L’histoire tumultueuse de H’nifa est à méditer. S’il est trop tard pour remédier au cas H’nifa, il est, en revanche, encore temps de se pencher sérieusement sur certains de nos artistes qui ont pris de l’âge et qui souffrent d’abandon et d’incompréhension.
Par Karim Aïnouche
Anne Je voudrai rendre hommage a cette femme morte seule a Paris, dans l’indifférence totale; Je pense à tous ceux qui pour se reconstruire se retrouve seul(e), artiste ou pas, dans des grandes villes, avec pour seul bagage leur bonne volonté et leur énergie bien entamée par les douleurs de leur vie.






